Le V° Festival des Musiques Interdites de Marseille affiche un « In Memoriam Joseph Beer » le 11 juillet à l’Opéra de Marseille (places à gagner sur Yagg.com).A l’usage de nos lecteurs, une petite bio de ce compositeur pourchassé par les Nazis et grande plume du théâtre musical autrichien d’avant-guerre, à découvrir et redécouvrir d’urgence.
7 mai 1908. Lemberg — la Lwow polonaise, annexée à l’Empire Habsbourg.
Un garçon voit le jour — Joseph Beer. Fils d’un banquier juif, Uri Isidore Beer, et de son épouse au foyer, Amalie Esther Malka, l’enfant grandit au sein d’une famille unie et aisée ; auprès de lui un frère aîné et une sœur, sa cadette de quatre ans. Le père est un homme strict, exigeant. La mère compense les rigueurs paternelles par une tendresse qui lui vaut l’indéfectible attachement — presque fusionnel — de son fils Joseph.
Très tôt, l’enfant s’intéresse à la musique — allant jusqu’à inventer, à l’âge de sept ans et sans jamais avoir pratiqué, une notation musicale bien à lui. A 13 ans, devenu élève du conservatoire de la ville, il passe la majeure partie de ses nuits à composer.
Alors que son austère géniteur veut en faire un avocat, le jeune Beer, après un diplôme secondaire suivie d’une année de droit, est déterminé à devenir compositeur. Direction Vienne et la prestigieuse Hochschule für Musik. Beer passe une audition pour intégrer l’illustre établissement, à une époque ou les quotas d’entrée des juifs et des polonais de l’Empire dans une école strictement autrichienne sont sévèrement observés. Le talent du jeune homme fait l’unanimité : il est non seulement admis, mais on l’autorise à entrer directement dans la classe de composition du grand Joseph Marx, éminent compositeur viennois, dont l’autorité musicale ne fait aucun doute.
Monsieur Beer père est vaincu par l’obstination de son fils. Installé dans un deux pièce au centre de Vienne, Joseph poursuit et complète sa formation musicale auprès de Marx, et sort diplômé de la Hochschule, promotion 1930.
Beer est engagé comme répétiteur et chef d’orchestre d’une compagnie de ballets, avec qui il entreprend de nombreuses tournées en Autriche, en Europe centrale et au Moyen Orient. En Palestine, un compositeur local le convainc d’emporter quelques unes de ses partitions pour les faire entendre à l’un des plus fameux librettistes de théâtre musical viennois du temps, Fritz Loehner-Beda à son retour à Vienne. Beer s’exécute — et devant le désintérêt de Loehner-Beda pour la musique qui lui est jouée, Beer propose d’interpréter quelques unes de ses compositions. Le parolier s’enflamme pour ce qu’il entend, et s’improvise l’agent du jeune impétrant. Beer est introduit dans la meilleure société musicale viennoise, et fait jouer en 1932 un triptyque symphonique — hélas réputé perdu — qui lui attira la bienveillance du fameux critique et réviseur des symphonies de Mahler Erwin Stein.
Joseph Beer signe, en 1934, sa première œuvre scénique, Der Prinz von Schiras, dont Fritz Loehner-Beda signe le libretto en compagnie de Ludwig Herzer. La première à Zurich est une triomphe — a tel point que le fameux Theater An Der Wien présente l’ouvrage peu de temps après sa création suisse, suivi bientôt du Wielki de Varsovie et du Teatro Fontalba de Madrid. L’ouvrage entame une tournée triomphale qui le mène de Stockholm en Amérique du sud. Joseph Beer a 25 ans — et le maître Joseph Marx reconnaît en son élève des qualités que « peu de compositeurs installés possèdent ». L’équipe du Prinz récidive trois ans plus tard — associé au célèbre vaudevilliste Alfred Grünwald – avec Polnische Höchzeit, des « Noces Polonaises » qui recueillent tous les suffrages. Composé en trois semaines, mis en texte concurremment, l’ouvrage conquiert Zurich et s’apprête à triompher à son tour à l’An Der Wien, dont Beer est désormais l’une des chevilles ouvrières. Il est question d’une production de l’ouvrage à New York. Tous les espoirs sont permis.
Las. Sonne l’heure de l’Anschluss, et l’œuvre du Juif Beer, alors en répétition, est retiré de la programmation. Muni d’une recommandation pour Maurice Lehmann, Beer se réfugie à Paris, ou il vivote de travaux de copie et d’arrangements divers. Beer prend son mal en patience : Lehmann ne lui a-t-il pas promis que ces « Noces Polonaises » seront bientôt à l’affiche de l’illustre théâtre ? La presse n’annonce-t-elle pas la venue de Martha Eggert et Jan Kiepura pour créer l’ouvrage en France ?
Beer joue de malchance. Les projets de Lehmann sont mis à bas par l’entrée des allemands dans la Capitale. Beer fuit de nouveau, et se réfugie à Nice, ou se trouve déjà son frère aîné. Il subsiste en acceptant un travail de nègre : écrire de la musique pour le compte d’un suisse-allemand qui se prétend compositeur. Il entendra un jour son œuvre, radiodiffusée, et créditée à son commanditaire. Mais Beer n’en abandonne pas pour autant sa muse personnelle : il se lance dans un singspiel nouveau, alors que les allemands envahissent la Zone Libre. Stradella in Venedig s’élabore en 1943, de refuge en refuge, de cachette en cachette, tandis que Beer s’inquiète du reste de sa famille, enfermée dans le ghetto de Lwow et affamée par les Nazis. Il n’a de leur nouvelles que de loin en loin — « S’il te plaît, lui écrit son père, ne m’adresse plus de paquets ou de lettres, tu nous mets en danger … »
Beer est obsédé par le sort réservé à sa famille. Impuissant à les aider, sans moyens, le compositeur sombre dans l’angoisse. A la Libération, il apprendra que tous les siens ont été déportés et ont péri à Auschwitz.
Dès lors, Beer est un autre homme. C’est un artiste brisé.
Récipiendaire de la Wiedergutmachung, pension compensatoire versée par l’état Allemand aux victimes de guerre, il compose et compose encore, il compose toujours. Et se met, à l’instar de nombre de compositeur juifs ayant échappé à l’Holocauste, en position de n’être jamais joué — soit qu’il refuse les propositions, soupçonnant ses anciennes connaissances d’avoir collaboré — soit qu’il remette sans cesse l’ouvrage sur le métier, de sorte de n’être jamais satisfait et de ne l’achever jamais. Il confiera, à la fin de sa vie, que sa mère avait été le soutien de ses débuts de compositeur. Très lié à elle, il lui avait certes survécu physiquement mais non pas émotionnellement. On peut soupçonner le poids de la culpabilité d’un fils qui a vu périr ses parents et sa jeune sœur sans pouvoir intervenir — alors que lui-même est sorti sain et sauf des Années Noires.
En 1949, Stradella in Venedig est représenté à l’opéra de Zurich — un joli succès, qui fit dire à la critique (Opern der Welt) qu ‘il s’agissait là d’un « opéra-comique de la plus haute tenue » — mais Beer, malgré le souhait d’André Roussin d’en écrire la version française, ne se battra jamais pour que l’ouvrage se pérennise.
Plus que jamais absorbé par la musique et enfermé dans son univers musical, Beer, toujours soucieux de pénétrer l’Art Musical pour que son œuvre n’en soit que plus riche encore, soutient en 1966 — et entre deux compositions — une thèse en Sorbonne — sous la direction du génial Wladimir Jankélévitch — consacrée à l’évolution du style harmonique dans l’œuvre de Scriabine. Jankélévitch proposa que la brillante thèse soit publiée : Beer déclina l’offre, préférant se consacrer à la composition — en solitaire, toutes les nuits ou presque.
Entouré de son épouse Hanna, jeune réfugiée munichoise qu’il avait connue à Nice — une ville qu’il n’a jamais plus quitté — après la guerre et qui sera toute sa vie sa plus proche collaboratrice, et de ses deux filles, Suzanne et Béatrice, Joseph Beer s’éteignit le 23 Novembre 1987. Il avait, depuis l’Anschluss, composé quatre opéras de plus, qui n’ont pas encore été joués.
Le site (en anglais) du compositeur : www.josephbeercomposer.com
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