Deux spectacles du Chatelet à l’honneur sur France Musique.
Le mercredi 17 mars à 16h, on pourra entendre l’excellent concert Broadway Lights (Lire un compte-rendu ici), organisé par Christophe Mirambeau au Théâtre du Châtelet.
(Le magnifique Ice Cream Sextet, dans la version du Lexington Opera House – 2008)
Ce soir, première française à Toulon du Street Scene de Kurt Weill. Attention, chef d’œuvre.
La Générale de mercredi soir a déjà été un gros succès. Salve d’applaudissements à l’entracte, enthousiaste bronca à la fin — un grand quart d’heure de bravos.
Nous avons hâte de voir le show — dont nous vous rendrons compte.
En attendant et pour patienter, j’ai posé cinq questions apéritives à Olivier Bénézech, qui met en scène le spectacle.
Glitter: Vous venez de mettre en scène Amadis, de Lully, un opéra français Louis Quatorzième qui n’avait jamais été remonté depuis sa création, un gros challenge, donc — et obtenu un énorme succès public. Ce mois-ci, vous êtes à Toulon pour réaliser la création française de Street Scene de Kurt Weill. N’est-ce pas un gigantesque grand écart ? En terme de travail, de style, de genre et de goût ? Ou alors y a-t-il une connexion entre ces deux œuvres, qui permettent à un metteur en scène de les exprimer et l’une et l’autre, en dehors de toute notion de spécialités, d’étiquettes qu’on agraphe souvent ici en France sur le front des metteurs, en les associant ad vitam à certains répertoires?
Olivier Bénézech : Lully et Weill sont tellement à l’opposé que l’esprit ne risque guère de s’égarer… C’est certainement difficile d’enchaîner un Glück à un Lully, mais pas Weill. Par contre la technique de travail, tant pour la préparation que la réalisation, elle est exactement la même. On situe l’oeuvre dans une perspective historique, on définit des choix esthétiques en conséquence, puis on répète avec des chanteurs selon des modes de fonctionnement identiques: ce qui compte c’est l’échange, la psychologie, la détermination à suggérer ce que je désire en donnant à l’acteur l’impression que les informations viennent de lui. Il suffit de mettre l’acteur en condition et en confiance pour obtenir tout ce que l’on veut, sauf en cas d’individus dotés d’un “sur moi”… ce qui arrive chez les artistes! Sinon les appartenances à tel ou tel style pour un metteur en scène c’est de la foutaise, c’est dans l’esprit des journalistes qui veulent faire croire qu’ils “savent”. Regardez le cinéma…
Glitter : Street Scene, un opéra, ou une comédie musicale ?
Street Scene est un opéra écrit par moment avec le langage de la comédie musicale. Comme Porgy and Bess. Glitter : Comment fait-on un casting pour ce genre d’ouvrage qui appartient à plusieurs courants différents ? Quels sont les paramètres interprétatifs exigés par l’œuvre ?
Olivier Bénézech : C’est long mais pas difficile. Il suffit d’étudier ce que l’écriture exige. Nous n’avons fait aucune audition (en général ça ne sert à rien!). Dans le théâtre lyrique la distribution est majoritairement choisie par le directeur artistique du théâtre, qui en a, en principe, les compétences. Nous avons été voir les gens jouer, de New York à Londres. Quant aux cast français, ce sont des acteurs avec qui j’avais déjà travaillé et que j’ai proposé.
Glitter : Comment avez-vous orienté votre travail de conception quand vous vous êtes confrontés à cet ouvrage majeur de Kurt Weill? Olivier Bénézech : Servir l’œuvre sans y superposer un autre discours que celui des auteurs. J’ai aussi essayer de penser au public français, différent de celui de NY.
Glitter : Faire du grand spectacle musical américain – et qui plus est, quasi inconnu – en province, dans une maison d’opéra, c’est possible ? N’est-ce pas réservé à de grands théâtres publics ou d’état parisiens à très grands moyens (le Châtelet, pour ne pas le nommer) ? Y a-t-il un public pour ça (en regard des traditions de programmation des maisons d’opéra de province) ?
Olivier Bénézech :Oui ça coûte cher de monter un tel spectacle! Mais pour une maison d’opéra, qui possède la structure technique, les chœurs, l’orchestre, le ballet, au final ça n’est pas plus lourd qu’un Verdi ou un Mozart. Peut-être même moins! C’est juste une question de choix et d’avoir des coui…. Apparemment c’est ce que demande aussi le public puisque toutes les salles sont vendues! Je crois que le public est plus curieux que l’on ne pense. Mais il faut aussi qu’un rapport de confiance soit établi entre ce public et le lieu: à Toulon Mozart, Puccini, Verdi sont programmés régulièrement. Mais Charles-Henri Bonnet [ndr : le patron de l'Opéra de Toulon] a su aussi introduire Chostakovitch, Poulenc, Janacek, Piazolla… une diversité qui permet de fidéliser des nouveaux publics.
Et encore une adaptation cinéma ratée! Comme le souligne la délicieuse Yvonne Nguyen, de Regard en Coulisse, l’adaptation sur grand écran de la comédie musicale Nine (paroles et lyrics de Maury Yeston, livret Arthur Kopit), elle-même inspirée par le 8 1/2 de Fellini, a fait la quasi unanimité contre elle.
Non sans raison, tant le film cumule les étrangetés, les maladresses et les non-sens:
Le style de plusieurs scènes est complètement pompé sur Cabaret et Chicago (réalisé au cinéma par Rob Marshall, justement), notamment le numéro Be Italian, emmené par Fergie.
De nombreux titres ont été coupés par rapport à la version de Broadway. Trois nouveaux ont été ajoutés, dont le consternant Cinema italiano, sur lequel se trémousse Kate Hudson. C’est le moment le plus ridicule du film.
Seule Marion Cotillard tire son épingle du jeu dans le rôle de Luisa, la femme délaissée, tout particulièrement lors de l’émouvant My husband makes movies.
Bref, une grosse déception. Au moins Nine donne-t-il envie de voir ou revoir 8 1/2. C’est peut-être son principal mérite.
Qui a dit qu’il n’y avait pas de musical en province ?
Olivier Bénézech, après le triomphe de sa magnifique mise en scène d’Amadis de Lully à l’Opéra d’Avignon et l’Opéra de Massy, est actuellement à l’Opéra de Toulon-Provence-Méditerranée, pour les répétitions de la création française de Street Scene, “l’opéra américain” de Kurt Weill (représentations les 12,14 & 16 Mars prochains).
Distribution éblouissante pour un ouvrage qui n’avait encore jamais eu les honneurs de la scène en France, qui réunit majoritairement des artistes tout droit venus de Broadway, et quelques remarquables artistes français, tels Laurent Alvaro (qui fut Max dans The Sound of Music au Châtelet) ou encore Amélie Munier et Djamel Mehnan, vedettes de la distribution de Grease au Théâtre Comedia la saison passée (voir Dans les coulisses de Grease). Les épisodes chorégraphiques et chorégraphiés sont confiés à la brillante Caroline Roëlands, tandis que les costumes sont signés de Frédéric Olivier, l’un des costumiers parmi les plus inspirés et talentueux de sa génération.
Olivier Bénézech, dans l’interview filmée qui suit, fait le résumé de la première semaine de répétitions de l’ouvrage… en attendant le second épisode… Puis les représentations.
Comment résister à l’appel d’un spectacle qui se nomme Broadway Baby? Laetitia Ayrès et Alexandre Javaud présentent sur scène, tous les dimanche après-midi une revue composées d’extraits de comédies musicales. De Follies à Yentl, en passant par A Chorus Line et Cabaret, les chansons retenues sont toutes de qualité et formidablement bien interprétées par Laetitia Ayrès. Mention spéciale aux belles interprétations de Memory (Cats) et I Hate Men (Kiss me, Kate). On regrettera juste que le spectacle semble manquer un peu de cohérence (textes de liaisons au début, puis plus rien après) et que le piano de la salle ne rende pas vraiment service aux chansons. La mise en scène peut également sans doute être améliorée. Quel plaisir malgré cela d’entendre de belles versions des hymnes sondheimiens Losing my mind ou Being Alive…
Petite remarque à destination du Théâtre des Blancs Manteaux: vous avez parfois des spectateurs qui font plus de 1,50m – qui ont des jambes à caser quelque part lorsqu’ils sont assis – et que la disposition ultra-serrée des bancs peut fortement indisposer.
Jérôme Pradon est un acteur et chanteur très prisé dans le West End, où il a joué dans de très nombreuses comédies musicales. En 2009, il a fait une performance très remarquée dans L’Opéra de Sarah, d’Alain Marcel (voir notre article).
À quelle occasion avez-vous découvert l’œuvre de Sondheim? J’ai découvert Sondheim en 1992 quand je suis arrivé à Londres pour jouer dans Miss Saïgon. Tout le monde théâtral anglais le connait et l’adore. C’est le génie du théâtre musical anglo-américain. Ça a été un choc total pour moi.
Pourquoi aimez-vous ses musicals? J’ai ensuite joué dans deux de ses œuvres Assassins et Pacific Overtures et c’est un bonheur absolu car elles sont écrites pour des acteurs, plus que des chanteurs, et sont d’une intelligence folle.
Si vous ne deviez garder qu’une scène… Ce serait Chrysanthemum Tea dans Pacific Overtures. Sublime scène se déroulant sur plusieurs jours au cours de laquelle la mère de l’empereur du Japon empoisonne son fils petit à petit avec du thé, sans rien dévoiler de son dessein, avec un sourire et un humour dévastateur, et ce n’est qu’au dernier souffle de celui-ci qu’elle lui avoue qu’elle est la coupable… Mais il meurt et personne n’en saura jamais rien! J’ai eu la chance de jouer cette scène dans le rôle de la mère de l’empereur au Donmar Warehouse de Londres et c’est un de mes plus beaux souvenirs d’acteur.
Votre lyric ou chanson préféré(e)? Hard to see the light now / Just don’t let it go / Things will come out right now / You can make it so / Someone is on your side / No one is alone. (extrait de No one is alone, de la comédie musicale Into The Woods).
Ci-dessous, un extrait de Pacific Overtures: Chrysantemum Tea.
Si vous ne pouvez pas lire cette vidéo, cliquez ici.
Charlène Duval a fait le bonheur du bar-cabaret le Piano-Zinc dans les années 80. Cette “show-woman accomplie” (dixit son site officiel… et délirant) se produit régulièrement à Paris et en province.
À quelle occasion avez-vous découvert l’œuvre de Sondheim ? Dans un bar gay, à l’audition de la version concert de Follies.
Pourquoi aimez-vous ses musicals ? Des atmosphères fortes, et de la vraie théâtralité chantée (qui m’évoque le tandem Brecht-Weill)
Si vous ne deviez garder qu’une scène… Le duo Mrs Lovett-Sweeney Todd sur les goûts des différents cadavres utilisés en cuisine! J’ai oublié le nom [ndlr A Little Priest, dans Sweeney Todd]. Votre lyric ou chanson préféré(e) ? I’m still here.
Ci-dessous, Angela Lansbury et Len Cariou dans A Little Priest (Sweeney Todd)
Si vous ne pouvez pas voir la vidéo ci-dessus, cliquez ici.
Habituellement, nous ne parlons de ce type de spectacle sur ce blog. Pour le “musical” Coming-out, nous ferons une exception tant la chose est énorme. Il faut en effet le lire pour le croire:
Pourquoi tant de haine? “Au visage d’ange”, “orphelin de père”, “sensible et poète”, “Miguel, Homo flamboyant”, “boîte fréquentée par la communauté gay et les “branchés” de la ville”… Les auteurs, parmi lesquels on trouve Stéphane Bern, auraient voulu aligner plus de clichés dans leur histoire qu’ils auraient eu du mal. Et puis, il faut écouter les fabuleuses chansons: J’ai honte de lui, Jamais grand-mère (“Et quand viendra mon heure dernière / Si je n’ai pas encore été mamie / Que j’aille au ciel ou en enfer / Mon enfant aura choisi sa vie”), et surtout le finale, intitulé La vie, c’est gay (extrait ci-dessous) qui ferait passer la musique des Follivores pour du Pierre Boulez et Mozart l’opéra-rock pour du véritable Mozart (c’est dire).
Que l’on se rassure (temporairement au moins) ce “spectacle” est encore en gestation. Des pages Facebook, MySpace et Youtube ont été lancées pour le soutenir. “Ce spectacle doit exister grâce à vous”, peut-on lire sur le site. Alors “vous” qui que vous soyez, nous vous posons la question: Les gays –sans parler des lesbiennes qui sont inexistantes dans cette histoire– et la comédie musicale ont-ils vraiment mérité ça?
Patrick Laviosa est une des figures de la comédie musicale française, que ce soit en tant que compositeur (Le Cabaret des hommes perdus, Panique à bord) ou comédien… Il est actuellement à l’affiche de Métronome.
À quelle occasion avez-vous découvert l’œuvre de Sondheim ? J’ai vu West Side Story au cinéma à 13 ans, et ça a changé ma vie. Mais ma découverte de Sondheim “en solo”, c’est en 1989, lorsque je visionne Sweeney Todd chez des amis (la version filmée pour la TV avec Angela Lansbury). Immense choc.
Pourquoi aimez-vous ses musicals ? Pour la parfaite adéquation entre la musique et le théâtre, mais aussi pour l’originalité des livrets (qui ne sont généralement pas de lui, oui, je sais!).
Si vous ne deviez garder qu’une scène… La fin du premier acte de Sunday in the park with George.
Votre lyric ou chanson préféré(e) ? “Everybody says don’t / Well I say do!” (Everybody says don’t, Anyone Can Whistle)
Ces lignes sont tout sauf une critique. Non, ces lignes sont là pour dire le bouleversement émotionnel et intellectuel vécus lundi soir au Théâtre du Châtelet, pour la création française de A Little Night Music de Stephen Sondheim — en présence du maître.
Car comment critiquer ce qui est incritiquable, comment disséquer un show d’une telle perfection, comment décortiquer cette comédie douce-amère, divinement spirituelle, sertie de lyrics et d’une partition sophistiqués, sensibles, virtuoses, délicats, brillants, cultivés…? Que dire d’un cast, d’une mise en scène, d’un visuel et d’un orchestre étourdissants de brio, d’éclat, de grâce et de sensibilité? Au sortir de cette représentation, aucune hyperbole ne semble suffisante pour qualifier l’indescriptible bonheur partagé par deux mille spectateurs.
LA JOIE IRRADIE LA SALLE
De la joie semblait irradier la salle depuis le plateau. Le bonheur d’une équipe à jouer ce musical, d’interpréter l’une des masterpieces du XXème siècle, et de l’offrir à la gourmandise curieuse d’un public enthousiasmé. Une joie qui vous balance de l’énergie en pleine face et vous enveloppe, vous convainc l’espace d’une soirée et pour les quelques jours qui suivent que la vie est belle et vaut la peine d’être vécue. A Little Night Music ne nous propose rien moins qu’un voyage au cœur du Beau.
Sidérés par le chic inouï du premier tableau, déjà béats d’admiration devant l’image qui se découpe, se précise et s’établit lentement sous vos yeux, saisis par la beauté des premières pages de musique, par cette valse chatoyante aux couleurs ravéliennes — on y croise, au détour d’une mesure, le souvenir de La Valse et des Valses Nobles et Sentimentales —, les sens et l’esprit révolutionnés par l’ineffable et discret glamour qui envahit l’espace, on achève de se laisser voluptueusement conquérir par cette «Petite Musique de Nuit» sitôt l’entrée de Madame Armfeldt (Leslie Caron). Mademoiselle Caron paraît en un double et fulgurant raccourci de ce qu’elle fut naguère au bras de Gene Kelly ou de Fred Astaire, et du passé aventureux de la Madame Armfeldt qu’elle incarne en scène. La star mythique entre en valsant, s’offre à quelques cavaliers, esquisse un complet tour de valse et s’en vient prendre place sur son fauteuil roulant de comtesse douairière, sage, spirituelle et madrée.