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Chronique New Yorkaise — #6 / The Kid

21 avril 2010

Il est de délicieuses surprises.  The Kid en est une — et de taille.

Mon ami Barry Kleinbort me signale un Off-Broadway en previews à ne pas manquer - je m'y rends, donc. Mais cependant, plein d'interrogations. Un musical tiré d'un récit autobiographique de Dan Savage, columnist à Seattle (et dont la chronique traite de sexualité et de problèmes de coeur) dont le titre — The Kid : What Happened After My Boyfriend and I Decided to Go Get Pregnant — donne en soi le pitch du projet dramatique allait-il réellement m'intéresser ? Ce gay musical n'allait-il pas s'avérer une sorte de comédie musicale communautaire à l'usage des Carolines New Yorkaises ? Et moi? Moi qui n'ai aucune passion militante pour l'homoparentalité (j'ai déjà un chien, merci), allais-je réussir à m'intéresser à un tel sujet, qui, si j'estime à bon droit que les gays doivent pouvoir adopter au même titre que les couples traditionnels et doivent pouvoir comme bon leur semble partager avec les hétéros le goût de se reproduire  (se reproduire, activité essentielle qui définit le comportement desdits), est un sujet dont les tenants et aboutissants sont très loin de mes préoccupations personnelles et de mes aspirations ?

J'étais donc dans un grand état de curiosité et j'ai attendu avec beaucoup d'impatience et d'intérêt le début du show.
Le public était un "public mixte"  : quelques Carolines, seules ou en couple, des filles, des vieilles peroxydées — comme il se doit pour tout show de Broadway autant que dans les salles parisiennes — des couples hétéros (et amoureux), etc.... bref, un public tout sauf "ghetto".

Un décor d'intérieur, simple mais élégant, avec au fond quatre fenêtre, qui sont en fait 4 écran vidéo qui vont commenter l'action et  s'y inclure, tout au long du show. Pas d'ouverture, mais un monologue — le personnage principal, Dan Savage le chroniqueur, incarné par le merveilleusement touchant Christopher Sieber, Tony nominee pour Schrek — qui dès la troisième réplique investit le public, auquel il s'adresse, dans la situation.
Galerie de portraits — vidéo — des auteurs des lettres que le chroniqueur reçoit. Et premier numéro musical qui situe le personnage dans son contexte social. Présentation du Boyfriend — Lucas Steele, blond de chez blond, crinière au vent, mince comme un fil, jolie voix assez nasale cependant, très accordée à son physique — et chansons sur le mode de "pourquoi je veux adopter". Excellente question, à laquelle les lyrics proposent d'habiles réponses, qui évitent les clichés et jouent avec celui du "pourquoi les hétéros le peuvent ? j'y ai droit aussi".
Dés lors, le moteur s'emballe, je me suis pris au jeu : j'ai commencé à ressentir de l'intérêt pour cette histoire, tant éloignée de moi, et à suivre l'action comme on suit une série américaine — entre sitcom, comédie, et chronique inscrite dans la réalité politique et sociale du temps (ce que les séries américaines, au contraire des notres, savent faire avec tant de talent).

On accompagne les tourteraux dans une agence d'adoption, pour remplir le formulaire de demande, au milieu de couples hétéros bon teint (voire catho pour l'un d'eux). Cette scène donne lieu à une formidable ensemble, They Hate Us, sur le regard "des autres" voyant arriver un couple de garçon "qui vont demander un enfant qu'on ferait bien mieux de donner à un couple normal". S'ensuit l'hilarante scène de la travailleuse sociale qui vient interviouver les parents impétrants et inspecter leur appartement, leur poser des questions (à cet égard, le traitement dramatique de la scène est formidable, et la chanson-scène de la rencontre des deux garçons à la fois touchante, marrante, réaliste, et sensible).  On fait la connaissance des amis du couple — réjouissante galerie de portraits encore (et apparition de la mère de Dan, irrésistible de drôlerie et d'abattage, et à laquelle les auteurs ont confié une sublime chanson au second acte, relative à la difficulté d'être parent, de composer avec la peur qui étreint quand son enfant est loin de soi, mais que l'on doit, pour ne pas le détruire, laisser "vivre sa vie", pour qu'il l'apprenne, justement, la vie) .
Enfin, ils sont admis à l'adoption. La chanson ou Dan Savage/Chris Sieber écrit la lettre de présentation à une future mère potentielle (qui va abandonner son enfant, donc) est pure merveille. Le couple est enfin choisi par une fille enceinte. Elle a 16 ans, SDF. La situation se corse, s'intensifie. Il se dit et se joue alors (et se chante) beaucoup de belles choses, pleines d'humanité, de sincérité, et de vérité — comme, détail, le fait que cette fille sdf pue, volontairement, car c'est pour elle un moyen de ne pas se faire violer dans la rue (la puissante odeur repousse les agresseurs potentiels). Elle est par ailleurs ex droguée et ex alcoolique. Ils sont le 4° choix... Etats d'âme divers ; que sera le bébé avec des parents pareils — en bonne santé, mort-né, taré, sujet à de futurs terribles troubles physiques? L'humanité l'emporte. Et leur désir d'enfant.

Après l'entracte, on s'amuse beaucoup de l'apprentissage du couple (par exemple, emprunter le gosse d'amis pour aller au jardin d'enfant avec et "voir comment ça fait", ce qu'il faut faire, vérifier si ils peuvent y arriver), on s'émeut avec eux des incertitudes de Melissa (la mère), du retour du père du bébé, ... tout une série de petits faits magnifiquement enchâinés et enchâssés les uns dans les autres, qui rendent l'ouvrage palpitant.

Enfin, Melissa accouche. Elle signe enfin le formulaire définitif d'adoption. Les deux garçons sont enfin parents. La scène ou la mère donne littéralement son fils à Dan et Terry est terriblement émouvante (l'abandon volontaire est sans doute l'un des actes parmi les plus difficile à accomplir), et je l'avoue sans honte, j'ai carrément pleuré. J'étais "chopé". Submergé par l'émotion. Tout comme Christopher Sieber, chopé lui aussi par la vérité de jeu, la sensibilité, la foudroyante sincérité de la jeune Jeannine Frumess, qui interprète Melissa.

Le musical s'achève sans chansons de final, juste par quelques phrases de Dan Savage, et 8 mesures d'orchestre conclusives. C'est d'une extrême efficacité. Bouleversant.

En sortant du théâtre, j'ai évidemment pensé à nos compositeurs et auteurs de musicals à Paris; je me suis dit que nous étions loin de ça. Qui, actuellement, dans les projets, les lectures, les musicals affichés dans la capitale, a osé un sujet réellement contemporain, en prise avec la société et les problèmes de société ? Qui s'est jeté dans la "musicalisation" d'une situation d'actualité, etc. ?

Je pense que nous sommes très en retard, et qu'il est temps de le faire. Car nous aurions  forcément beaucoup à dire, beaucoup à raconter, et nous ferions sans doute efficacement évoluer l'art que nous, les auteurs et/ou compositeurs, prétendons défendre.

infos sur le show, cliquez !

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4 Commentaires sur “Chronique New Yorkaise — #6 / The Kid”

  1. Lu avec avidité… J’espère que ça déclenchera des envies de faire autrement.

  2. Merci Christophe. Sais-tu si la BO est déjà disponible?

  3. J’allais aussi poser la question: il existe un CD ou pas encore ?
    (franchement c’est pas sympa d’écrire de tels articles qui donnent terriblement envie d’aller à N-Y voir cette pièce !)

  4. @Ludo : Non, il n’existe pour l’instant rien. C’est un off-Bway en previews, on n’en est pas encore au CD. Il faut déjà espérer que le show soit un succès avant le 29 mai (date officielle de son arrêt) et qu’il soit ensuite transféré… Après… peut-être en effet un Cd existera…

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